DRAME DANS LES DOLOMITES
Par quelque jour enbaumé et printanier de 1954, la voyageuse était assise, songeuse et distraite, dans la vaste salle à manger du palatial Hôtel Miramonti-Majestic à Cortina d’Ampezzo, caressant l’idée de s’attaquer à un plat tiède et touristique de paglia e fieno (à sa gauche, le comte Zanetti, cinq doigts effilés aux ongles irréprochablement soignés lui effleurant la cuisse à l’occasion; a sa droite, Carlo Kitzler, une chaussure de daim tabac à semelle de crêpe recherchant à tâtons au-dessous de la table son pied déchaussé et gainé de soie; et en face d’elle, Clizia Kitzler, deux yeux verts et légèrement exopthalmiques illuminés d’une discrète lueur sapphique), sans entretenir le moindre soupçon qu’au-delà du ronronnement sophistiqué et polyglotte de la sala da pranzo lambrissée de bois précieux, au-delà du jardin soigneusement entretenu de l’hôtel lui-même, bien au-delà, certes, du champ de visibilité des puissantes jumelles Zeiss aveuglément dissimulées dans un pimpant étui de cuir suspendu au dos de la chaise du comte; à une altitude d’environ 2.200 mètres, en fait, sur l’imposante paroi nord d’une des Alpes Dolomitiques plus hautes et plus escarpées, une plaque perfide de verglas signifierait d’un moment à l’autre le désastre définitif pour un tel Vittorio Querciotti, et que le jeune alpinista—qui jouissait, entre parenthèses, d’une beauté hors du commun—tomberait sans plus de façons dans le vide vertigineux, sa chute épouvantable gravée à jamais dans les yeux horrifiés et lunettés de son frère jumeau Italo, lequel, jetant le blâme de l’accident fatal, non sur un manque de prudence de la part de Vittorio (malgré sa jeunesse il était beaucoup trop expérimenté pour cela), mais sur la prise insuffisante fournie par les bottes qu’il chaussait, consacrerait d’une façon tout à fait altruiste les dix-huit mois suivants de sa vie—une vie tragiquement raccourcie à peine cinq ans après (en même temps que celle de Fulvia Falco, starlette évaporée à la poitrine avantageuse) quand la Lancia Aurelia Spider qu’il pilotait, entra dans le décor et heurta un platane sur la Via Flaminia—à la conception et à la fabrication d’une semelle de caoutchouc vulcanisé (baptisée la « V.Q. » en tendre hommage phonético-monogrammatique à son frère défunt, marque déposée distinguible d’une pléthore d’imitations inférieures par la répétition graphique d’un cristal de neige), qui améliorait dramatiquement l’adhésion à n’importe quelle surface glissante et qui non seulement contribuerait à sauver la vie d’autres alpinistes hypothétiquement beaux au cours de leurs escalades périlleuses, mais finirait par s’incorporer à diverses chaussures conçues sans tenir en compte les rigueurs spécifiques des hautes altitudes inclémentes, témoin ces robustes brogues anglaises enjolivées de perforations décoratives que je porte à longueur de journée, m’arrêtant rarement pendant mes pérégrinations pour réfléchir qu’une lointaine mort alpine est mystérieusement inscrite dans leur semelle à dessin géométrique et dans le fac-similé poignant—espèce de fossile éphémère—qu’elle communique au sable mouillé, au sol détrempé, à la neige fraîche.
